Ce récit est basé à partir d’informations et de prévisions. Cependant, quelques libertés ont peut-être pu être prises sans que nous le sachions.
Département du Nord. 19 mai 2005. Il était une heure du matin. Sven Erickson étouffa un long bâillement et laissa tomber son stylo. Tant pis pour l’exercice de maths. Déjà une demi-heure qu’il planchait dessus, et il bloquait toujours à la quatrième question. Pas envie d’en faire plus. Il ouvrit son agenda en soupirant. Plus que quelques questions d’éducation civique : « Le dérèglement climatique : un problème commun. Trouver cinq moyens pour minimiser ses conséquences. »
- Pff…
Sven aligna rapidement quelques mots sur une feuille vierge et relut le résultat. Le prof se contenterait bien de ça. Le dérèglement climatique n’était pas sa préoccupation première. C’était aux dirigeants de se charger du problème. Sven avait déjà largement de quoi s’occuper l’esprit, et surtout, il avait assez de soucis comme ça, entre Sarah à qui il n’osait se déclarer, les montagnes de devoirs donnés par les profs qui s’élevaient continuellement, ses notes abyssales et ses parents constamment sur son dos.
Et puis, de toutes façons, qu’est-ce qu’il aurait pu y changer ? Lui, un adolescent de seize ans, un ado parmi six milliards de Terriens ? Ce qu’il ferait aurait été négligeable. Il y aurait bien d’autres personnes pour régler le problème. Il y avait toujours quelqu’un pour régler les problèmes. A croire les militants de tout bord, il fallait se méfier de tout. L’épidémie du Sida, les pollutions en tout genre, l’économie mondiale qui stagnait, le pétrole qui allait disparaître, la progression de la délinquance, la malbouffe, le dérèglement climatique… Sven avait de décider de laisser tout ça de côté et de vivre sa petite vie : l’état ou une autre organisation trouverait bien les solutions qui s’imposaient.
Il écouta un instant la pluie tomber au dehors en un bruissement étouffé par le double-vitrage. Ah oui, c’était vrai. Il y avait le problème des ressources en eau aussi.
Tandis qu’il enfilait son pyjama, il jeta un coup d’œil sur son sac avachi contre le bureau. Bof, il ferait ses affaires demain matin, avant de partir au lycée.
Et puis, de la même manière que les mouches étaient attirées par la lumière, l’esprit de Sven revint sur le dérèglement climatique. A croire qu’en fait, il n’y avait que des problèmes sur Terre. La vie était une succession continuelle de problèmes. Le dérèglement climatique - si dérèglement il y avait lieu, rien ne le lui certifiant – affecterait les générations futures. Ce n’était pas pour lui, et sur cette note d’égoïsme, l’esprit fatigué de Sven s’endormit en vagabondant auprès de Sarah. La merveilleuse Sarah…
Un vent chaud balaya le visage endormi de Sven. Un vent tiède qui lui caressait le visage, comme une main invisible. Il entrouvrit péniblement les yeux, puis aussitôt, se releva, brutalement, d’un bond. Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Il était où, là ?!
Paniqué, il regarda de tous les côtés, comme si cela aurait pu l’aider à se repérer : il était au beau milieu d’un vignoble. Un vignoble. En plein air.
- Holà ! C’est quoi ce délire ??
Entendre sa voix lui fit du bien. D’origine suédoise, Sven habitait au nord de la France. Et, au nord de la France, il n’y avait pas de vigne. C’était impossible. Et il ne faisait pas si chaud. Surtout quand Météo France prévoyait des températures en dessous des normales saisonnières. Pragmatique, Sven tenta de se ressaisir. Une fois de plus, les bulletins météo s’étaient trompés.
Mais les vignes… Les vignes… Que faisaient-elles là ? Ou plutôt, que faisait-il là ? Il devait y avoir une raison. Il y avait toujours une raison. Tout en s’efforçant de ne pas céder à la panique, l’esprit logique de Sven se mit en quête d’une réponse. Comment ? Comment était-ce possible ? Ça y était ! Il avait dû être kidnappé durant la nuit. Et il devait à présent se trouver quelque part au sud de la France. On entendait régulièrement des affaires du genre aux informations… Sven regarda autour de lui. Un paysage assez sec, et surtout, chaud… Peut-être l’Espagne ? Sven avait passé ses précédentes vacances à Barcelone et il y régnait une température similaire.
Qu’est-ce qu’il faisait donc là ? Sven avait finalement abandonné l’hypothèse des kidnappeurs, trop irréaliste. Il commençait à paniquer. Ce qui lui arrivait n’était pas normal. Pas normal du tout… Au lieu de se réveiller dans son lit douillet, il se retrouvait en pleine nature. Et loin de chez lui, en plus…
Anxieux, il déambula à travers les rangées de pieds de vigne et sortit bientôt des cultures. Il y avait un petit chemin en terre, et Sven décida de l’emprunter tandis que son esprit luttait contre l’angoisse croissante qui l’envahissait, comme la marrée montante. Personne… Il n’y avait personne. C’était désert… Un vide oppressant.
Au bout de quelques minutes, il aperçut un homme dans un étrange habit bleu ciel. Son accoutrement aurait fait sourire Sven dans d’autres circonstances, mais ce fut une bouffée de soulagement immense qui le submergea alors. Enfin… Quelqu’un d’autre… Quelqu’un qui pourrait le renseigner. Il n’était pas seul.
A sa surprise, ce fut l’homme qui vint l’aborder.
- Jeune homme, c’est pour un film ?
Il parlait français. Peut-être que Sven était resté en France en fin de compte.
- Euh… Non… bredouilla Sven pris de court.
- Ah bon… Je croyais pourtant qu’avec ces vêtements, vous jouiez dans un film.
Sven y comprenait de moins en moins. Mais là n’était pas le plus important.
- Excusez-moi, mais, on est où ?
- A Monsoult.
- Monsoult ?
- Vous ne connaissez peut-être pas. C’est une petite ville. Nous sommes dans le département du Nord. Vous me semblez perdu, jeune homme…
Sven ne l’entendait plus. C’était pas possible… Il y avait deux départements du Nord ou quoi ? C’était pas possible… Pas possible… Ça ne ressemblait pas du tout, mais alors, pas du tout, à la région qu’il connaissait !
- Eh ! Ne vous étouffez pas. Vous ne savez pas où se trouve le département du Nord ? Au-dessus de Paris.
- Pa… Paris ? bégaya Sven.
- Oui, le phare Eiffel…
- La tour ?
- Non, le phare depuis voilà cent ans et deux heures.
Là, Sven avait vraiment le sentiment de se retrouver dans un film. Et comme dans les films, il demanda tremblotant :
- On… On est en quelle année là ?
- 2285.
Sven manqua de s’évanouir. C’était trop pour lui. Beaucoup trop…
- Vous êtes sûr que vous ne jouez pas dans un film ? reprit l’homme ? Ou alors, c’est…
- Ça serait plutôt à moi de dire ça ! geignit l’adolescent.
- Vous êtes peut-être amnésique ? Vous vous souvenez de votre nom ?
- Sven. Sven Erickson.
- Oh ! un nom à l’ancienne ! Moi, c’est KBR.
- C’est quoi ce nom ?!
- Vous me faîtes peur, jeune homme…
- Et moi donc ! La dernière fois que j’ai regardé le calendrier, j’étais en 2005 !
KBR semblait souriant à travers son casque. Toute cette histoire paraissait plutôt l’amuser.
- Suis-moi Sven. Je vais t’amener chez moi. Tout ça m’intéresse.
La maison de KBR était une demi-sphère blanche posée sur le sol bétonné. Pour une « petite » ville, Monsoult était gigantesque. Des constructions circulaires partout. KBR fit emprunter à son invité une sorte d’ascenseur qui effaça tous les doutes de Sven. Pas de doute ; il était en 2285 ou en tout cas, pas à son époque.
Les demi-sphères se prolongeaient en profondeur. L’appartement de KBR, quelque part sous terre, était petit, mais bien rangé. Tous deux s’assirent dans un fauteuil, et le jeune homme retira enfin son casque.
- Tiens, je te le donne, fit-il en le tendant à Sven. J’en ai d’autres, et quand tu sors dehors, il vaut mieux que tu en ais un. Ici l’air est filtré, mais à l’extérieur, il y a parfois des nuages de pollution.
- Pourquoi les appartements sont-ils sous terre ?
- En été, il fait parfois trop chaud au-dessus de la surface. Tu me disais venir de 2005 ?
- Ouais…
KBR sourit.
- On se croirait vraiment dans un film. J’suis sûr qu’il y a une caméra cachée quelque part… Et GML, si c’est toi qui as monté le coup, tu me revaudras ça !
- Non, non, je viens vraiment de 2005…
- Bien sûr, tu n’allais pas répondre autre chose… Bon, je vais jouer le jeu.
KBR se leva et revint quelques minutes plus tard avec un objet noir rectangulaire. Il l’effleura avec son index et un hologramme surgit devant les yeux de Sven.
- Donc Erickson, je vais te faire un petit cours de rattrapage.
L’image se stabilisa et forma l’image de la tour Eiffel, mais elle était en partie ensevelie sous les eaux, jusqu’au premier étage. Une lumière clignotait à son sommet, et une dizaine de vaisseaux comme Sven en voyait dans les séries de science-fiction, lévitaient autour en ridant la surface des flots. Les images défilaient, et une voix sortit des murs :
- L’inauguration du centième anniversaire du phare de la Tour Eiffel vient de commencer. Sur ces images, vous pouvez voir la centaine d’invités VIP répartis sur une douzaine d’avions de type AX-320. Mais, chers téléspectateurs, vous êtes tout aussi bien chez vous à suivre votre chaîne préférée ITC qui la retransmet pour vous ! Rappelons que le phare était à l’origine une tour métallique construite en 1889 par…
KBR avait coupé le reportage.
- C’était une rediffusion du reportage de ce matin. Ça ne te dit rien ?
- Non, non…
- Et le traité en Antarctique non plus ?
- Ben non… Quel traité ?
KBR effleura une deuxième fois son petit objet noir, et un autre reportage apparut en hologramme. C’était une vidéo du continent antarctique apparemment, sauf que pour Sven, l’Antarctique était supposée être recouvert de glace…
- La quatrième journée de négociation s’annonce difficile quant au traité sur la séparation et la répartition des terres antarctiques. Les Etats-Unis et la Chine sont toujours en conflit pour l’obtention de la côte est du continent. Arriver à un accord paraît peu probable aujourd’hui. Rappelons que ce traité revêt une importance capitale, voire vitale, pour certains pays tels les Pays-Bas, qui poursuivent sur un autre front les discussions avec la Russie.
KBR mit l’hologramme en pause.
- En effet, les Pays-bas ont été complètement submergés par les eaux, expliqua t-il.
Il remit l’hologramme en mode lecture.
- « Nous sommes prêts à envisager toutes les propositions », a déclaré hier le premier ministre néerlandais.
L’hologramme s’atténua avant de complètement disparaître.
- Tu vas me dire que tu ne connaissais rien de tout ça ?
- Non… Mais ça fait peur à voir…
- Tu l’as dit. Et encore, c’est pas le pire. Je vais te montrer des archives d’époque.
KBR effectua quelques manipulations dont l’utilité restait plus qu’obscure aux yeux de Sven. Bizarre.
- Je n’étais pas encore né quand ça s’est passé ; mais j’ai étudié ça en histoire.
L’hologramme se mit en marche. On voyait se succéder de l’eau partout cernant des bâtiments, et des habitants paniqués qui pleuraient. En arrière, des camions dans lesquels montait la population résignée.
- Le gouvernement de Bangladesh s’est enfin décidé à évacuer les habitants de la ville de Barisâl. Mais cette évacuation est bien trop tardive, d’après l’OMS, déjà plus dix mille personnes seraient déjà décédées suite aux épidémies et conditions sanitaires qu’a engendrées la rupture de la digue nord de la ville. Le gouvernement dénonce quant à lui la « passivité des pays occidentaux qui ne donnent pas les moyens financiers pour venir en aide aux pays du tiers-monde. »
KBR passa un deuxième extrait.
- Les moussons ont trois semaines de retard, et ne viennent toujours pas. C’est une véritable catastrophe à la fois économique et humaine pour les pays d’Asie du Sud-Est. La Chine et la Thaïlande ont déjà augmenté leur importation de riz et de blé, mais l’ONU prévoit déjà des famines au Cambodge, Vietnam et Laos.
Suivirent des images de personnes qui les yeux rivés vers le ciel attendaient vainement la pluie providentielle. Des femmes et des hommes, qui le regard vide serraient leurs enfants contre eux dans un geste pitoyable. Et une image retint l’attention de Sven. C’était impossible. Impossible…
- Ça s’est vraiment passé ?
- Oui, mais il y a longtemps. Plus de cent ans maintenant. Bon, comme tu viens de 2005, tu ne sais pas non plus que le Sahara s’est étendu et qu’il y a eu un décalage vers les latitudes plus élevées ?
- Non… Un moment, j’ai cru que je me trouvais en Espagne…
Sven parvenait à sourire nerveusement, mais il se demandait surtout comment rentrer chez lui. Chez lui…
- L’Espagne, reprit KBR, c’est la jungle là-bas. La forêt tropicale, quoi !
- Ah bon ?! Au fait, moi je fais comment pour rentrer chez moi là ?
- Ça, je ne sais pas… Je ne sais même pas comment tu as pu venir ici.
C’était la meilleure ! Sven recommençait à paniquer.
« Ok, si je rentre sain et sauf en 2005, chez moi, je me consacre à l’environnement. » se promit-il en proie à l’inquiétude.
Comment avait-il réussi à se rendre en 2285 ? En 2285 !! Il se leva et fit les cent pas, incapable de rester immobile plus longtemps. Et en plus, 2285 n’avait pas l’air d’être une chouette époque… Qu’est-ce qu’il faisait dans cette galère ? Mais qu’est-ce qu’il faisait dans cette galère ?! Les gouvernements n’avaient pas réussi à régler le problème du dérèglement climatique ou quoi ? Ça paraissait simple pourtant ! Ce ne devait pas être si compliqué… Pourquoi avait-il vu cette image ? Pourquoi !!
- Bien, GML, si c’est toi qui as fait cette farce, on s’arrête là, ok ?
- Mais c’est pas une farce !
- Bien sûr, Erickson. Allez, GML, je suis certain que c’est toi qui as tout manigancé. Au lieu de continuer à jouer à ce jeu, tu voudrais pas plutôt partir prendre des vacances sur l’île de la Petite Bretagne ? J’ai déjà réservé.
- L’île de la Petite Bretagne ? répéta Sven incrédule.
- Oui, pour la différencier de l’ancienne Grande-Bretagne.
- Mais une île ?
- Ouais, depuis la montée des eaux aussi. La mer n’est pas très très profonde autour, mais c’est une île, avec de belles plages même. Ça ne te tente pas GML ?
Sven lâcha l’affaire. KBR le prenait vraiment pour un complice de GML. Pas d’espoir de ce côté là. Sven croyait que les problèmes se réglaient tout seul. D’habitude, ils se réglaient toujours tout seul. Toujours. Pourquoi pas cette fois-ci ? Et qu’est-ce qu’il foutait en 2285 ? Comment était-ce possible ? Il avait mal à la tête. Trop mal. Dans quel pétrin il s’était mis ! Il soupira bruyamment et se prit la tête entre ses mains. C’était un cauchemar. Un cauchemar.
Sven s’éveilla en sueur tandis qu’un son agaçant résonnait bruyamment jusqu’à ses oreilles. Son réveil bipait bruyamment. Son réveil. Il était dans sa chambre. Dans sa chambre… Adieu les vignes… C’était vraiment qu’un cauchemar ! Juste un cauchemar.
Il ne prit pas le temps de paresser ou de se réjouir. Il était déjà en retard. L’ado s’habilla en vitesse et fit son sac rapidement. Il avait changé d’avis. Le dérèglement le concernait aussi en fin de compte. Et puis, il y avait cette promesse qu’il s’était faite en dormant. C’était stupide, se dit-il en y repensant. Tenir une promesse qui s’était passée dans un rêve… Mais Sven revoyait encore les images des hologrammes devant ses yeux. Ils étaient bien réels dans sa mémoire. Trop réels.
Cette image de Sarah qu’il avait vue. Les yeux hagards levés vers le ciel. Sarah…
Sven sortit de chez lui en sifflotant pour se rendre au lycée. C’était le prof qui allait être content.
Ecrit par LinKS